La nuit où le Venezuela a tremblé : comment les données cartographiques ouvertes ont accéléré la réponse d'urgence

Publié par Mar Marín Villagrana, Camila Garzon-Ruiz, Jessica Pechmann, Céline Jacquin, Sam Colchester, Arnelle Isaac, Kshitij Sharma • 9 juillet 2026

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Ce titre s'inspire du remarquable récit d'Akash Wadhwani, "The night the earth shook, strangers started to draw" (La nuit où la terre a tremblé, des inconnus ont commencé à dessiner), qui retrace comment la cartographie collaborative est devenue un élément central de la réponse humanitaire en Haïti, au Népal, au Maroc, et aujourd'hui au Venezuela. Nous recommandons de le lire dans son intégralité.

Le 24 juin 2026, deux des séismes les plus puissants jamais enregistrés au Venezuela depuis plus d'un siècle ont frappé la côte nord du pays, causant des destructions sévères à La Guaira et à Caracas. Le bilan est douloureux : 3 535 personnes décédées, 16 400 blessées*, et des dizaines de milliers de personnes toujours portées disparues. Dans une urgence de cette ampleur, un facteur détermine combien de personnes seront secourues à temps : la disponibilité de données cartographiques pouvant orienter l'aide humanitaire.

590 personnes ont tracé à la main environ 97 000 bâtiments à Caracas et La Guaira

Plus de 136 000 modifications effectuées au total.

Plus de 360 téléchargements

Publiées en libre accès sur HDX et téléchargées plus de 360 fois.

30 bénévoles → 24 heures

Des bénévoles ont validé les prédictions de dommages générées par l'IA de fAIr via MapSwipe dès le premier jour.


Combler l'écart, en quelques heures

L'analyse des données disponibles, quelques heures à peine après le séisme, a rapidement montré que les zones touchées ne disposaient pas, pour la plupart, d'empreintes de bâtiments (building footprints) dans un format ouvert et téléchargeable que toute organisation pouvait utiliser sans demander d'autorisation ni payer de licence d'accès. Des vérifications ponctuelles menées dans plusieurs centres urbains n'ont trouvé qu'une poignée de bâtiments numérisés, généralement quelques bâtiments publics importants, laissant environ 90 % ou plus des bâtiments de ces zones non cartographiés. C'est toute la différence entre des données hébergées sur un serveur privé et des données qu'une équipe de secours peut emporter sur son téléphone, hors ligne, au cœur d'un site effondré. C'est cet écart de données qui détermine la rapidité et l'efficacité avec lesquelles tout un réseau d'organisations humanitaires peut agir.

C'est aussi pour cela que la rapidité ne signifie pas cartographier partout, tout le temps. Dès la première heure, la priorité est de comprendre ce dont la réponse a réellement besoin auprès des partenaires sur le terrain, et de cartographier avec intention plutôt qu'avec volume. Chez HOT, c'est un principe que nous revisitons constamment, de ces premières heures jusqu'aux mois de relèvement à venir.

La population du Venezuela mène des opérations de recherche et sauvetage à La Guaira, au Venezuela, le 28 juin 2026.

La population du Venezuela mène des opérations de recherche et sauvetage à La Guaira, au Venezuela, le 28 juin 2026. Crédits : Cpl. Daniel Garcia, 24e unité expéditionnaire des Marines / Corps des Marines des États-Unis. Source : Wikimedia Commons


Tasking Manager : là où la réponse a commencé

La réponse cartographique a commencé avec le Tasking Manager, à travers la cartographie collaborative : étroitement articulée avec les organisations humanitaires actives sur le terrain, d'où provient la demande de données pour la réponse ; des bénévoles tracent manuellement les bâtiments à partir d'images satellites, bâtiment par bâtiment. Dès les premiers jours, cet effort manuel avait déjà permis de confirmer les zones les plus prioritaires ; en une semaine, 450 cartographes avaient tracé plus de 53 000 empreintes de bâtiments.

Deux semaines après le déclenchement de l'activation, ce chiffre a considérablement augmenté : 590 contributeurs et contributrices ont cartographié près de 97 000 bâtiments. Ce qui rend ce chiffre remarquable, c'est la difficulté du terrain : presque tous les projets ont dû être restreints aux cartographes de niveau intermédiaire et avancé, en raison de la forte densité de construction dans les zones touchées et du nombre de bâtiments de grande hauteur, ce qui rend le traçage bien plus complexe qu'une activation classique de cartographie et de validation. Vous pouvez télécharger les données ici.

Empreintes de bâtiments apparaissant à Petare, Caracas

Petare, Caracas — bâtiments cartographiés après le séisme du 24 juin 2026. Zone échantillon de 2 × 2 km.


L'utilisation de l'IA et la validation humaine

Une fois les projets du Tasking Manager lancés, fAIr, l'outil de cartographie assistée par IA de HOT, a ajouté une deuxième couche à la réponse. 

Dans les heures suivant le séisme, très peu de données ouvertes existaient pour les zones touchées. Dans cet écart, deux éléments comptaient le plus : la densité de bâtiments, comme indicateur de la concentration de population, et l'état des dommages aux bâtiments, comme indicateur des zones où les communautés ont été le plus gravement touchées.

fAIr n'est pas un modèle d'IA unique. C'est une place de marché ouverte (marketplace) qui met en relation les cartographes avec des modèles de géo-IA existants, qu'ils peuvent choisir, exécuter et adapter à leur propre zone, ce qui lui permet d'avancer rapidement, de passer à l'échelle et de se réentraîner à mesure que les résultats sont validés par des humains. Pour le Venezuela, cela a signifié l'intégration de différents modèles pour les tâches suivantes :

  • Une estimation de la densité de bâtiments, à partir d'images antérieures à la catastrophe à l'échelle du cluster, pour identifier où la construction était la plus dense. Cela a permis de désigner Caracas et La Guaira comme zones prioritaires à cartographier en premier.
  • Des prédictions à l'échelle du bâtiment, générées à partir d'images antérieures à la catastrophe, affinant cette première estimation jusqu'aux structures individuelles.
  • Un modèle d'évaluation des dommages, intégré à fAIr le jour même du séisme, prédisant différents niveaux de dommages en comparant des images antérieures et postérieures à la catastrophe.
  • Une validation instantanée par des bénévoles du monde entier via MapSwipe.
Carte de chaleur hexagonale de la zone de Caracas et La Guaira montrant les estimations de densité de bâtiments issues de l'analyse d'images antérieures à la catastrophe par fAIr, les hexagones violet foncé marquant les concentrations de construction les plus denses, utilisées pour prioriser les zones de cartographie.

Estimation de la densité de bâtiments pour Caracas et La Guaira, générée par fAIr à partir d'images antérieures à la catastrophe à l'échelle du cluster, afin d'aider à prioriser les zones de cartographie.

En tant qu'organisation fondée sur des valeurs, HOT place les personnes au centre de ses conceptions, outils et programmes. En matière d'IA, cela signifie se demander si elle est réellement utile, maintenir une validation humaine au sein du processus (human in the loop) et garantir une juste représentation dans la manière dont elle est appliquée.

C'est pourquoi chacune de ces couches de données générées par l'IA est traitée comme préliminaire tant qu'elle n'est pas passée entre des mains humaines. Aucune prédiction de l'IA n'est considérée comme une donnée fiable tant qu'une communauté mondiale de bénévoles ne l'a pas vérifiée. 

Cette validation s'effectue via MapSwipe, une application d'analyse participative (crowdsourcing) d'images aériennes. Plus de 600 bénévoles contribuent en continu à la validation de l'évaluation des dommages réalisée par l'IA.

Ce ne sont pas uniquement les résultats de fAIr qui sont validés de cette manière : les résultats de plusieurs modèles distincts d'évaluation des dommages sont combinés et recoupés afin d'optimiser la précision. 

C'est cette étape qui transforme une prédiction en une donnée sur laquelle une équipe de réponse peut fonder sa planification. C'est aussi ce qui distingue HOT : maintenir un humain dans la boucle à ce stade est au cœur de notre approche de la cartographie assistée par IA.

Une fois validées, les données sont partagées via deux partenariats de partage de données : la Charte internationale « Espace et catastrophes majeures », Techo Venezuela, et le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), à travers son Humanitarian Data Exchange. Ces deux partenaires donnent accès à l'ensemble de leur réseau d'organisations membres, étendant ainsi la portée des données bien au-delà des partenaires directs de HOT sur le terrain.


ChatMap : l'alerte et la confirmation que seule une personne sur place peut donner

Depuis le 30 juin, les signalements communautaires via ChatMap complètent l'imagerie satellite et l'analyse par IA avec un élément que seules les personnes sur le terrain peuvent apporter : une information de première main. Via WhatsApp, des personnes se trouvant au Venezuela partagent leur localisation, accompagnée de photos et de vidéos des dommages, des abris et des campements d'urgence, ce qui permet de dresser un tableau en temps réel de l'évolution de la situation.

ChatMap est désormais actif pour l'évaluation des dommages sur le terrain, tant pour les bâtiments que pour les routes, et fonctionne selon un processus délibérément filtré. Les signalements arrivent via un groupe WhatsApp public, ouvert à toute personne appartenant à une communauté touchée. À partir de là, une brigade de bénévoles formés examine les informations partagées et les valide avant leur ajout à la carte publique en direct.

Du côté de l'évaluation des dommages, les signalements ChatMap sont recoupés avec des superpositions d'images postérieures à la catastrophe et regroupés en catégories : dommages totaux, destruction complète, dommages minimes, dommages partiels, dressant ainsi un tableau de la gravité rue par rue.

ChatMap a également pris en charge une tâche plus récente et plus urgente : cartographier les campements d'abri émergents, ou « villages de tentes », qui se sont formés dans des espaces ouverts autour de Caracas et de La Guaira. Les partenaires humanitaires sur le terrain en ont fait la demande spécifique, afin de savoir où diriger l'aide. Vous pouvez consulter nos principes de données ainsi que notre cadre de données responsable et éthique ici.

La cartographie de terrain associée aux connaissances locales est essentielle pour valider les données issues de l'IA et d'autres sources de télédétection, tout en produisant des données à forte valeur ajoutée qu'il n'est pas possible d'obtenir par les seuls satellites et drones. ChatMap est le moyen le plus accessible d'y parvenirEmilio Mariscal, responsable de l'ingénierie logicielle.


Découvrez les outils ChatMap actuellement disponibles !


Ce que rendent possible des données ouvertes et disponibles au bon moment

Les outils cartographiques de HOT et la rapidité de la réponse en matière de données d'urgence peuvent changer des décisions concrètes sur le terrain. La première démarche essentielle consiste à évaluer les besoins des équipes de réponse et à y répondre, puis à mettre en œuvre des actions de cartographie rapides et pertinentes. Les données produites dans cette optique ont été publiées en libre accès sur le Humanitarian Data Exchange et ont déjà été téléchargées plus de 360 fois depuis le séisme, par de multiples organisations. L'Organisation internationale pour les migrations (OIM) et MapAction les ont déjà utilisées pour orienter la logistique de livraison de l'aide alimentaire par voie aérienne, à peine 9 heures après le séisme.

Les données cartographiques ouvertes constituent le fondement de la réponse aux catastrophes. Des données accessibles à toutes et tous, à chaque étape de la réponse. La même carte ouverte qui guide la recherche et le sauvetage devient la base pour évaluer les dommages, planifier le relèvement et reconstruire. Personne ne repart de zéro. Il est essentiel que les communautés sur le terrain fassent partie intégrante du processus, ce qui rend les données fiables et utiles bien au-delà de l'urgence. Notre activation soutient le Venezuela non seulement durant les premières semaines, mais aussi sur le long terme, à mesure que le pays et sa population se reconstruisent.Fabrizio Scrollini, directeur principal de programme.

Cette activation cartographique ne s'arrête pas après les 24 ou 48 premières heures. Les besoins continuent d'être évalués, les méthodes sont ajustées, les modèles sont affinés et les prédictions sont validées. Les zones prioritaires continuent d'évoluer, s'adaptant rapidement aux besoins changeants sur le terrain.

Plus les mains se multiplient — pour tracer, valider ou partager ce qu'elles observent depuis l'intérieur du Venezuela —, plus les données deviennent rapides et précises : qu'il s'agisse des empreintes de bâtiments, des signalements de terrain ou des évaluations de dommages. C'est ce qui permet aux organisations de rester équipées à la fois pour la réponse d'urgence et pour le relèvement à venir.

Si vous êtes en dehors du Venezuela, un tutoriel de vingt minutes suffit pour tracer votre premier bâtiment sur le Tasking Manager. Si vous préférez contribuer à cet effort de cartographie depuis votre téléphone, l'apprentissage de MapSwipe prend environ cinq minutes. Et si vous êtes à l'intérieur du Venezuela et faites partie des communautés touchées par le séisme, ChatMap reste ouvert sur WhatsApp pour partager une localisation accompagnée de photos ou de vidéos des dommages et des abris. 

Si vous êtes un intervenant humanitaire sur le terrain avec un besoin spécifique en données, contactez-nous.

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